17
La naissance d’un nouveau monde

Fana, Tserle et Éoraki regardèrent Amos avec perplexité.

— L’âme de la Dame blanche ? s’étonna Tserle. C’est bien ce que tu viens de dire ? !

— Oui, exactement, tu as bien compris, répondit Amos en observant attentivement la petite sphère brillante. Et je répète que nous devons la détruire…

— DÉTRUIRE LA DAME BLANCHE ! ! ! hurla Fana. Mais tu es complètement fou ! Tu es tombé sur la tête, mon pauvre garçon !

— Je suis sûr que c’est la bonne chose à faire, affirma Amos. Je crois que les porteurs de masques qui nous ont précédés à une autre époque, les elfes, le savaient aussi, mais qu’ils n’ont pas eu le courage de le faire. En vérité, nous avons été choisis pour tuer la Dame blanche afin de lui redonner une nouvelle vie. Selon moi, c’est l’unique façon de rétablir l’équilibre du monde et de corriger son erreur…

— L’erreur de qui ? demanda sèchement Éoraki. La Dame blanche a fait des erreurs ?! Mais qui es-tu, toi, pour avancer de telles stupidités ? Comme je te l’ai dit, mon maître m’avait conseillé de t’écouter attentivement, mais, comme toi, il avait dû perdre la tête !

Amos recula pour reprendre place sur son siège de pierre. La tension était palpable dans la pièce et il devait mesurer chacun de ses mots.

— Je ne sais pas au juste qui est la Dame blanche, ni d’où elle vient, et je ne connais pas plus ses intentions. Mais tous autant que nous sommes, nous avons la conviction qu’elle est l’être suprême des quatre continents, n’est-ce pas ?

Les trois autres porteurs de masques approuvèrent en silence.

— À partir des indices qui m’ont été donnés au cours de mes différentes aventures, continua Amos, et de la mission de rétablir l’équilibre entre les dieux positifs et les dieux négatifs de ce monde, j’en suis venu à me demander ce que la Dame blanche attendait vraiment de nous. Comme nos pouvoirs, bien qu’extraordinaires, demeurent trop faibles pour affronter directement les immortels qui s’amusent aux dépens des humains et des humanoïdes, nous avons certainement été choisis pour une autre raison que nos facultés. Ça va jusqu’ici ?

Tserle, Éoraki et Fana acquiescèrent de nouveau.

— Alors, voici ma théorie. Pour une raison que j’ignore, un jour, la Dame blanche crée notre monde. Elle façonne la Terre, notre Terre, et la divise en continents, en montagnes, en gorges profondes et en je-ne-sais-quoi, pour finalement se rendre compte qu’il y manque encore des couleurs et du mouvement. Elle invente donc le second élément, c’est-à-dire l’eau. Ravie par la fluidité de sa nouvelle création, elle en met partout entre les continents et à l’intérieur des terres, ce qui devient en fait des lacs, des rivières et des océans. Et, toujours à partir de l’eau, elle s’amuse à faire des nuages et de la glace. Enfin, pour compléter son œuvre, elle donne naissance à l’air afin que ses vents déplacent les nuages et les icebergs, créant ainsi sans relâche de nouveaux paysages. Mais tout cela manque cruellement de lumière, car c’est par son propre éclat qu’elle voit toute sa création. Pour combler cette absence de luminosité, la Dame blanche crée donc le feu, et façonne le soleil. Puis, attention, pour unir ces quatre éléments, elle les enveloppe dans l’éther.

— Très bien, Amos, belle théorie ! s’exclama Éoraki. Mais tu oublies les dieux !…

— J’y arrivais justement. Alors voilà, devant tant de beauté qu’elle vient de créer à partir de la terre, de l’eau, de l’air et du feu, elle décide de se reposer et de profiter de sa nouvelle création dans la quiétude. Pour veiller à son Éden, elle conçoit donc des êtres suprêmes, des dieux immortels, afin qu’ils suivent attentivement le cycle de l’eau, qu’ils modèrent les tempêtes, qu’ils surveillent les hautes montagnes, gèrent la végétation, en fin de compte qu’ils lui assurent une paix durable. Lorsque tout est organisé, la Dame vient s’installer ici même, dans cette salle, et peut dormir à sa guise.

— Mais oui ! Et dès que leur maîtresse disparaît, les dieux en viennent à se diviser et se forment alors deux clans ! continua Tserle.

— Parce qu’ils veulent pour eux seuls le contrôle du monde ! s’écria Fana. Mais comme ils sont immortels, ils créent les humanoïdes dont ils se servent pour se faire la guerre entre eux ! Viennent ensuite les animaux, l’agriculture et la chasse pour nourrir leurs armées !…

Éoraki aurait bien voulu intervenir, mais il n’avait aucune idée de ce qui avait bien pu se produire ensuite, alors il se contenta de faire signe à Amos de poursuivre.

— Et depuis le jour où les guerres ont commencé, la Dame blanche ne peut plus dormir en paix, expliqua Amos. Et constatant que son monde ne lui appartient plus, elle désire plus que tout corriger son erreur, c’est-à-dire se débarrasser des dieux.

— Mais…, fit timidement Éoraki, la Dame blanche n’aurait-elle pas qu’à claquer des doigts pour s’en débarrasser ? Elle devrait pouvoir y arriver facilement, non ?

— D’accord, mais qui veillerait sur le monde ensuite ? répondit Tserle. Qui serait présent pour protéger la vie, assurer le cycle de l’eau et calmer les tempêtes ?

— Les porteurs de masques ! clama enfin Éoraki. Nous sommes là pour remplacer les dieux et veiller sur l’harmonie du monde ! Est-ce que… c’est ça ?!

— Exactement ! Tu as raison, lui confirma Amos. Mais pour cela, il faut d’abord éliminer l’influence des divinités sur le monde.

Les trois autres porteurs de masques ne le quittaient pas du regard. Aucun d’eux n’avait la moindre idée de la façon d’y parvenir.

J’ai bien réfléchi et, pour accomplir cette immense tâche, reprit Amos, nous devons donner vie à ce monde, en faire un être unique, à part entière, qui pourra se gérer indépendamment de la volonté des dieux. Ainsi, ce sont les êtres vivants et les esprits de la nature qui auront une influence directe sur la vie. Plus de dieux des mers pour commander à l’eau, car les océans se gouverneront par eux-mêmes ! Plus de déesses de l’agriculture, car les semences n’auront plus à être dépendantes de sa volonté ! Plus de divinités pour commander aux humains leurs actions et leurs pensées, car ils n’auront plus qu’à observer la nature pour vivre en harmonie avec elle !

— Ainsi, si nous arrivons à faire en sorte que notre monde se gère lui-même, poursuivit Fana, les dieux perdront progressivement leur emprise sur tous les êtres vivants qui seront affranchis de leur domination.

— C’est bien beau tout ça, mais comment donner sa propre vie à notre monde ? demanda Éoraki.

— Nous créerons une tempête de vent, d’eau, de feu et de terre pour générer une gigantesque boule de magma composée de ces quatre éléments. Ce sera le cœur d’un nouveau monde. Ensuite, nous libérerons l’âme de la Dame blanche de cette petite sphère-ci pour l’y incorporer. De cette façon, la grande Déesse se matérialisera au centre même de sa création et laissera aux mortels le soin de préserver ses richesses. Si nous survivons à cette épreuve, notre tâche sera dorénavant non plus de rétablir l’équilibre du monde, mais de le maintenir jusqu’à ce que l’influence des dieux soit annihilée à tout jamais.

— Et les dieux seront condamnés à sombrer dans l’oubli, ajouta Tserle. Immortels mais sans pouvoirs, ils ne pourront que regarder le monde évoluer sans eux.

— Ils éprouveront de l’ennui pour l’éternité ! dit Éoraki avec un demi-sourire.

— Seulement pour ce qu’ils m’ont fait subir sur cette montagne, on peut dire que la sentence n’est pas trop sévère, déclara Tserle en souriant à son tour.

— Nous partagerons le monde avec les esprits de la nature…, s’émerveilla Fana. Les ondines, les kelpies, les sirènes…

— Les fées, les Phlégéthoniens…, continua Amos.

— Les korrigans et les elfes…enchaîna Tserle.

— Les chauves-souris et… et… et les chauves-souris, conclut Éoraki, en manque de représentations.

Un long silence s’immisça entre les porteurs de masques. Tous savaient maintenant ce qu’ils avaient à faire pour accomplir leur destinée : se débarrasser des dieux.

— Mais… TuPal, là-dedans, quel est son rôle ? demanda Éoraki à brûle-pourpoint.

— Mais oui, tu as raison… TuPal…, fit Amos. Nous, humains, représentons les quatre éléments, n’est-ce pas ? Je crois que ta chauve-souris, elle, symbolise les esprits de la nature dont nous avons parlé tout à l’heure. Or, la sphère renfermant l’âme de la Dame blanche ne pourra être détruite que si nos quatre armes la touchent simultanément, mais il est essentiel qu’il y ait également un contact avec ton animal. Enfin, je n’en ai pas tout à fait la certitude, mais normalement je suis assez habile pour saisir les indices et résoudre les énigmes.

— La meilleure façon de le savoir, c’est d’essayer, non ?! clama Tserle dans un élan d’enthousiasme en posant la pointe de la flèche sur la sphère. J’adopte la théorie d’Amos et je dis : que l’air nous enveloppe et nous protège !

Aussitôt, une puissante tornade se forma autour de la pièce et emporta nourriture et bagages qui avaient été laissés plus loin sur le sol.

— J’espère que… que tu ne… ne te trompes pas, Amos…, marmonna Fana en posant à son tour le trident sur la boule de lumière. Que… que l’eau nous accorde sa souplesse et… et sa vitalité !

L’escalier menant au continent aquatique fut soudainement inondé par une imposante cascade. Se mariant à l’air, l’eau vive devint un vortex qui se mit à longer les murs de roc.

— J’espère aussi ne pas être dans l’erreur ! lança Amos en joignant sa masse aux autres armes. Que la terre nous protège et nous guérisse !

D’un coup, les murs de la pièce s’effondrèrent dans un vacarme du tonnerre et se mêlèrent aux deux autres éléments. Une boue granuleuse, s’épaississant à vue d’œil, adopta le mouvement rotatif du vortex.

— Aujourd’hui est un très grand jour pour la tribu des porcs-épics ! déclara solennellement Éoraki en mettant le bout de son épée sur la sphère. Que le feu nous purifie et nous illumine !

À ce moment, la terre devint lave et une chaleur cuisante surprit les porteurs de masques.

— La chauve-souris ! Vite, maintenant ! cria Tserle dont les cheveux commençaient à roussir dangereusement. Vite, Éoraki ! L’aile de TuPal ! Vite, sur la boule !

— DÉPÊCHE-TOI ! hurla Fana à son tour. J’AI LE CRÂNE QUI CHAUFFE !

Le garçon obéit et, tout comme l’avait prévu Amos, la sphère se fissura avant de s’ouvrir complètement. Une lumière extraordinaire les envahit tous, puis une voix enchanteresse se fit entendre :

— J’ai créé ce monde en hommage à la beauté et aujourd’hui, enfin, je vais pouvoir en jouir pleinement. Grâce à vous, il sera impossible pour les dieux de guerroyer par l’entremise des mortels. Désormais, il n’y aura plus qu’une Déesse, et ce sera moi. Je demeurerai en ce cœur d’air, d’eau, de terre et de feu afin de reprendre en main ma propre création et de donner à ses habitants un monde de paix et de prospérité. Mais avant que je ne trouve la force nécessaire pour veiller à la destinée de tous les mortels, je vous demande ceci. Je vous en prie, très chers porteurs de masques, veillez, chacun sur votre continent, à maintenir l’équilibre que vous venez à l’instant de créer, car mes enfants égoïstes et cruels que sont les dieux n’accepteront pas facilement de lâcher prise et tenteront par tous les moyens de conserver leurs pouvoirs sur la terre. Il vous faudra être vigilants, mais surtout patients en attendant que vienne mon règne. Deviendrez-vous les gardiens de ma création ? Puis-je compter sur vos qualités de cœur et d’esprit pour poursuivre la mission que je vous ai assignée ?

— Que ta volonté soit faite, Kalliah Blash ! dit Éoraki, le cœur tambourinant dans la poitrine.

— Ma vie sera entièrement consacrée à ton culte, jura Tserle, les larmes aux yeux.

— Tu peux compter sur moi, je ne te décevrai pas, promit Fana, proche de l’extase.

— Je saurai me montrer digne de ta confiance, conclut Amos en baissant la tête.

— Voilà comment sont les grands héros, enchaîna la Dame blanche à travers la lumière de son âme. Les héros sont modestes et courageux, vertueux et dévoués ! Vous êtes la preuve vivante qu’il est possible pour les humains de changer le monde et de lui donner un nouveau visage. L’indigne puissance des dieux fera place à la sagesse des hommes, et ma création ne s’en portera que mieux. Maintenant, dignes porteurs de masques, que les éléments vous transportent sur vos continents respectifs et vous déposent là où vous guidera le souhait le plus ardent que chacun de vous porte en son cœur !

Sur ces mots, la lumière de la Dame blanche s’intégra au vortex de lave ; la pièce tout entière s’effondra sur les porteurs de masques et, de la matière, naquit une énorme sphère en ébullition. Le cœur du nouveau monde fit entendre son premier battement.

« Lolya » fut le mot qu’Amos eut à peine le temps de prononcer avant de disparaître complètement.

 

La fin des dieux
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